Les outils d’évaluation de la biodiversité et des services écosystémiques recommandés aux entreprises : compromis entre crédibilité, pertinence et légitimité

Certaines entreprises développent, testent, promeuvent des outils d’évaluation de la biodiversité et des services écosystémiques comme aide à la décision. L’efficacité et les apports concrets de ces outils restent cependant à démontrer. Dix-huit outils recommandés aux entreprises sont évalués sur la base de trois dimensions caractéristiques de l’efficacité des interfaces connaissances-décision : la crédibilité, la pertinence et la légitimité. L’analyse quantitative des scores met en évidence des tensions entre ces trois dimensions ainsi que des différences de profils selon : l’implication ou non d’entreprises lors de la conception de l’outil, les types de résultats produits (qualitatifs, monétaires, non monétaires, combinés) et la finalité d’usage de l’outil (diagnostic, pilotage et communication externe).

Anastasia Wolff, Natacha Gondran et Christian Brodhag, « Les outils d’évaluation de la biodiversité et des services écosystémiques recommandés aux entreprises : compromis entre crédibilité, pertinence et légitimité », Développement durable et territoires [En ligne], Vol. 8, n°1 | Avril 2017

 

Les abeilles butineuses assurent un service écologique

L’interdiction de six insecticides contenant du Fipronil qui mettent en péril la vie des abeilles vient enfin d’être décidée par le gouvernement. La controverse scientifique n’est pas tout à fait éteinte et les dispositions prises restent contestées dans un contexte assez politicien. En effet cette décision gouvernementale met un terme (provisoire ?) à un problème soulevé depuis près de 8 ans et pour lequel aucun des gouvernements n’avait apporté jusque-là de solution. Dans ma rubrique du 2 février j’avais évoqué les relations entre qualité de l’environnement, santé et principe de précaution que l’on retrouve dans ce dossier. Mais cette décision me permet de développer un second aspect : l’importance de la protection des écosystèmes, pour eux-mêmes. En effet notre civilisation urbaine, nous fait oublier à quel point nous dépendons de la nature et de ses subtils équilibres que décrit la science écologie.

En butinant d’une fleur à l’autre, les abeilles ne récoltent pas seulement le nectar qui leur sert à fabriquer le miel, mais elles transportent le pollen et permettent la reproduction des plantes [1]. Pour produire 1 kg de miel, les abeilles doivent butiner plusieurs millions de fleurs. Cinq grands groupes de plantes cultivées sont concernés par cette forme de pollinisation [2]: les arbres fruitiers (pommier, poirier, cerisier, kiwi, prunier, amandier, pêcher, châtaignier), les « petits fruits » (fraisier, framboisier, cassissier, groseillier), les oléagineux (tournesol et colza), les légumes (melon, tomate), les productions de graines et semences (luzerne, trèfles violet et blanc…) et les semences légumières (carotte, oignon, etc.). En 1982 on estimait déjà que la valeur économique de ce service représentait en France environ 3 milliards de F, c’est-à-dire l’équivalent des exportations françaises de cognac ou le tiers des exportations annuelles de blé de l’époque.

La société Bernard Michaud, un producteur de miel qui vient d’adhérer au Pacte Mondial a développé une charte combinant la production dans les pays du sud et la pollinisation [3].

Les abeilles nous apportent donc un double service, le miel qui est un produit commercial et un service indirect dans la production agricole et la vie des écosystèmes, où elles jouent un rôle de sentinelle [4]. Quand les pollinisateurs rencontrent des problèmes, cela augure de problèmes plus graves si on ne réagit pas rapidement. Ils servent de signal d’alarme [5].

Les services indirects apportés par les écosystèmes sont qualifiés de « services écologiques », ils contribuent directement au bien-être des humains. Les écosystèmes de tous types, de par leur fonctionnement naturel, assurent indirectement ces services écologiques aux sociétés humaines, services qui ne sont pas évalués par les mécanismes économiques classiques du marché, mais dont l’importance est considérable en termes économiques et sociaux. Ces services incluent le maintien de la qualité de l’atmosphère et la régulation du climat, le contrôle de la qualité de l’eau et du cycle hydrologique, et la formation et le maintien de la fertilité des sols [6] tous éléments qui nous procurent nourriture, médicaments, matières premières et beaucoup d’autres biens et services dont nous avons besoin.

Les forêts fournissent du bois, purifient l’eau, préviennent l’érosion et les inondations, tempèrent le climat, transforment les déchets en nutriments ou en matières premières telles que le pétrole et le gaz, et stockent du carbone qui autrement contribuerait à l’effet de serre.

Les milieux aquatiques et les zones humides jouent un rôle hydrologique régulateur notamment dans l’atténuation des crues, et développent une formidable capacité à dépolluer. La productivité primaire exceptionnelle des estuaires et leur rôle essentiel dans le cycle de vie de nombreuses espèces de poissons faisant l’objet d’une activité de pêche.

Les qualités esthétiques et culturelles des écosystèmes contribuent grandement à l’attractivité touristique.

Selon l’Union européenne les experts estiment la valeur financière des biens et services fournis par les écosystèmes à quelque 26.000 milliards d’euros par an, soit près de deux fois la valeur de ce que produisent les humains chaque année [7].

Se préoccuper de la biodiversité n’est donc pas un luxe mais un problème de survie. Comme le note le sénateur Le Grand « des espaces riches de biodiversité apportent des services considérables à l’homme, pas toujours perceptibles par le citoyen. Ils permettent aussi de générer des activités économiques, particulièrement dans les domaines pharmaceutiques ou touristiques, et de contribuer ainsi à la lutte contre le déclin de certains territoires »[8]. L’UICN considère, elle aussi, que la biodiversité et « les services au niveau de l’écosystème » sont essentiels au niveau international pour le développement durable et notamment l’éradication de la pauvreté [9]. Entre 10.000 et 20.000 espèces de plantes sont utilisées en médecine dans le monde.
La régulation de ces problèmes pose trois types de problèmes :

  • la connaissance de la biodiversité et de ses services, qui impose de renforcer des recherches dans des domaines trop délaissés en France,
  • les mesures de protection à prendre dans lesquelles les pouvoirs publics ont un rôle à jouer mais aussi tous les citoyens selon les principes des droits et des devoirs que mettra en place la charte de l’environnement annexée à la Constitution et
  • enfin la répartition des coûts et des avantages qui repose sur des principes et des institutions qui tardent à se mettre en place au niveau international.

Ces éléments étaient au cœur des débats de la Septième réunion de la Conférence des Parties à la Convention sur la diversité biologique qui s’est tenue à Kuala Lumpur, en Malaisie, du 9 au 20 Février 2004 [10]. En France ils ont fait l’objet d’un rapport élaboré au sein du Conseil National du Développement Durable avec l’UICN France [11], et les éléments de la politique française ont été arrêtés par le gouvernement dans la Stratégie nationale de biodiversité publiée, elle aussi, en février [12].

Parmi les propositions il est notamment recommandé de changer la perception et de reconnaître une véritable valeur au vivant, une valeur tant culturelle qu’économique. Mais cette valeur doit être partagée comme un bien public, ce qui implique de véritables régulations internationales, que les Etats et les entreprises du secteur ne semblent pas prêts à accepter.

http://www.apiservices.biz/fr/articles/classes-par-popularite/1043-paroles-d-experts-les-abeilles-butineuses-assurent-un-service-ecologique-2004

Notes :
[1] Ces phénomènes ont été admirablement vulgarisés par Jean-Marie Pelt notamment dans ses émissions, « l’aventure des plantes »

[2] Impact des pesticides sur les Abeilles et les autres pollinisateurs par Jean-Noël Tasei, INRA, laboratoire de Zoologie, 86600 Lusignan, Un article de vulgarisation bien documenté

[3] Quality charter « beekeeping in selected territories », Bernard Michaud, Reference Global Compact, Contact person Geneviève Franzoni email gfranzoni@lunedemiel.fr

[4] Les abeilles, sentinelles de l’environnement ?, éditorial de A. Becker pour la revue l’Abeille de France du mois de Juin 1999, Description d’un expérience d’utilisation des abeilles pour le surveillance de l’environnement

[5] La mort des abeilles, un « signal d’alarme » selon un scientifique, Entretien avec Jean-Marc Bonmatin, chimiste au CNRS d’Orléans, dans un entretien à l’AFP., Apiservices – Galerie Virtuelle Apicole

[6] Institut Français de Biodiversité

[7] Perte de la diversité biologique : faits et chiffres, communiqué Union Européenne, Bruxelles, 9 février 2004

[8] Rapport d’information par M. Jean-François le Grand (Sénateur), au nom de la commission des Affaires économiques et du Plan sur la mise en œuvre de la directive 92/43/CEE du 21 mai 1992 concernant la conservation des habitats naturels ainsi que de la faune et de la flore sauvages (Natura 2000), N°23, Sénat, session ordinaire de 2003-2004

[9] Message adressé par le Vème congrès mondial sur les parcs de l’UICN (8 au 17 septembre 2002) à Durban à la Convention sur la diversité biologique

[10] voir sur Médiaterre les comptes rendus

[11] Au nom du vivant, Contribution à la stratégie nationale pour la biodiversité, Comité Français UICN, Conseil National du Développement Durable, décembre 2003

[12] Stratégie nationale pour la biodiversité, enjeux, finalités, orientations, février 2004