Des énergies fossiles trop abondantes

Nous habitons une planète au périmètre fini, toutes les ressources de combustibles fossiles sont limitées. Nous n’aurions que 50 ans de réserves de pétrole et de gaz, et un peu plus d’une centaine d’années de charbon. Du fait de l’épuisement des ressources pétrolières, Huber a considéré que la consommation de pétrole devrait passer un pic puis décroitre. Selon une loi économique élémentaire le prix devrait augmenter du fait de la rareté et de la nécessité d’exploiter des ressources de plus en plus coûteuses. Ce qui faciliterait les économies d’énergie et le développement de l’énergie solaire. L’efficacité économique régulerait le tout. Tout au plus la puissance publique devrait anticiper cette situation du fait des inerties et des temps d’investissements sur les infrastructures (transports, bâtiments). Ce discours qui a toute l’apparence de la rationalité est faux, et iI est nécessaire de le démonter point par point.

Un article récent d’expert des États-Unis (Covert, Greenstone, & Knittel, 2016) peu suspects de complaisance militante apporte une contribution essentielle au débat.

En premier lieu les années de réserve est une image trompeuse

Le nombre d’années de réserve, est le résultat d’un calcul, c’est le rapport R/P réserves sur production annuelle. Or les réserves de combustibles fossiles ne sont pas un tas de pièces d’or dans lequel nous prélevons progressivement, jusqu’à épuisement, mais une notion plus dynamique.

Il faut distinguer d’un côté les ressources qui sont des concentrations géologiques dont une grande part n’est pas exploitable pour l’instant du fait d’un prix trop cher, de difficultés techniques, ou d’obstacles politiques comme les zones naturelles protégées. D’autre part les réserves sont des ressources économiquement exploitables.

Les compagnies pétrolières et les pays producteurs visent à transformer les ressources en réserve par l’exploration, le développement technologique et l’influence politique… L’exploration, facilitée par des prix élevés, permet de trouver de nouvelles ressources et de les transformer en réserves. Le développement technologique permet d’exploiter dans des conditions difficiles (forages en mer par exemple). L’arrivée de sources non conventionnelles modifie la donne. Les sables bitumineux et le pétrole et le gaz de schiste n’étaient pas jusqu’à récemment considérés comme des réserves alors qu’ils couvrent aujourd’hui 10% des réserves mondiales.

C’est ainsi que depuis les années 80 le ratio réserves/production reste très constant 50 années pour le pétrole et le gaz et il a fléchi pour le charbon tout en restant supérieur au siècle. Ce dernier serait à même de boucler le bilan énergétique, et plafonner à terme le prix équivalent pétrole, sachant que la carbochimie issue du charbon, peut se substituer à la pétrochimie, issue du pétrole. Rappelons-nous que la chimie en Europe reposait sur le charbon dans les années 50 60, la conversion au pétrole est venue ensuite. Plus récemment l’Afrique du sud de l’apartheid soumise à l’embargo pétrolier utilisait son charbon pour produire ses carburants. Les ressources charbonnières sont immenses et plus réparties.

Les variations de prix ne reflètent pas que les coûts techniques

Mais le raisonnement qui ne considèrerait que les coûts de production au niveau mondial n’est pas le bon car il y a des disparités géographiques et les ressources les moins chères sont concentrées dans un petit nombre de pays. Les intérêts sont divergents entre les pays producteurs à faible population, plus court termistes qui peuvent laisser baisser les prix en acceptant une durée plus faible d’épuisement de leurs réserves pour maintenir leurs parts de marchés et les pays producteurs fortement peuplés qui souhaiteraient les valoriser au mieux.

On ne peut considérer les évolutions sur une seule analyse économique des coûts de production mais sur une géopolitique entre les pays producteurs, les compagnies pétrolières et les pays consommateurs au premier (et seul ?) rang les États-Unis. Cette partie d’échec à trois types de joueurs utilisent les règles de base (existence de ressources, coût, ..) mais au sein de stratégies, de combinaisons et d’alliances complexes. A l’origine un jeu à deux les 7 sœurs (les sept grandes compagnies productrice) qui s’entendaient tout en préservant les intérêts américains , est devenu un jeu à trois après 1974 avec l’irruption politique des pays producteurs qui se sont entendu pour réguler la production et les prix. Les tensions géopolitiques du Moyen Orient on fait éclater la gestion du prix par la régulation des quantités mises sur le marché.

Les sources non conventionnelles

Le gaz de schiste américain, dévalorise le charbon, qui fait irruption à bas prix en Europe, comme en Allemagne. Une crise touche à court terme l’industrie du charbon. Une cinquantaine de compagnies charbonnières américaines ont fait faillite, sous la double concurrence des autres combustibles et de la faiblesse de la demande, par exemple sidérurgie. Il y a 5 ans, les actions de Peabody une des entreprises charbonnières s’échangeait à plus de 1000$, début 2013 elles valaient encore 300$, 100$ en 2015… et autour de 2.5$ aujourd’hui. L’entreprise croule sous les dettes : près de 6 milliards de dollars, plus de 100 fois sa valeur en bourse… Et elle a encore perdu 2 milliards l’année dernière.

C’est dans ce contexte que les pays producteurs mettent beaucoup de pétrole sur le marché et donc à plus bas prix. La bourse et l’actionnariat court-termiste amplifient les évolutions du marché.

Les solutions

Le rapport World Energy Outlook 2012 de la très officielle Agence Internationale de l’Energie est sans appel : « si nous voulons atteindre l’objectif mondial de 2°C, notre consommation, d’ici à 2050, ne devra pas représenter plus d’un tiers des réserves prouvées de combustibles fossiles ».

La ressource limitée n’est donc pas celle de combustibles fossiles mais celle de l’atmosphère, cela change totalement la donne. La régulation climat est entièrement politique et elle doit gérer l’abandon des combustibles fossiles.

Le prix du pétrole dans ce contexte devrait rester bas, et donc la pseudo rareté du pétrole ne peut réguler le substitution par les énergies renouvelables. Au lieu de se réjouir à court terme du bas prix du pétrole, il fallait le taxer pour maintenir un prix au niveau de la consommation en tendance croissante, et au moins stable à court terme.

Cette dévalorisation des actifs liés aux combustibles fossiles, pétrole en tête, vas impacter de façon massive les entreprises productrices mais aussi les régions et les pays producteurs. La reconversion de ces entreprises et de ces territoires et son financement doit être au cœur des solutions politiques internationales.

Cette analyse nouvelle doit conduire à modifier les approches et abandonner définitivement les permis d’émission. Les mécanismes économiques et la fiscalité carbone devraient être mobilisée principalement sur l’abandon des fossiles en amont plutôt que vers un marché du carbone en aval.

Mais cette prise de conscience implique aussi des mesures réglementaires. Il n’est plus nécessaire de prospecter de nouvelles ressources fossiles qu’elles soient conventionnelles ou non conventionnelles, mais il faut gérer de façon optimale celles qui sont connues. Les pays ne devraient par exemple plus donner de permis d’exploration.

Il est important de limiter l’exploitation dans les zones naturelles protégées et là où les risques sont élevés pour l’environnement (voir marée noire golfe du Mexique) soit dans des zones naturelles protégées. La sanctuarisation de l’Arctique et de l’Antarctique doit être décidée au niveau international.

Mais pour obtenir une adhésion internationale à un tel programme, il faut trouver un jeu gagnant gagnant pour toutes les parties prenantes. Ce sera l’objet de ma prochaine tribune, qui paraitra à l’occasion  la COP22.

Réf. Covert, T., Greenstone, M., & Knittel, C. R. (2016, Winter). Covert, Thomas ; GreeWill We Ever Stop Using Fossil Fuels. Journal of Economic Perspectives. Journal of Economic Perspectives, 30(1), 117-138.

In Valeurs Vertes, n° 142, 28 octobre 2016

Des énergies fossiles trop abondantes